Lunette Photographique, Transit de Vénus de 1874.

MISSION SCIENTIFIQUE ET PHOTOGRAPHIQUE

by JoR, August 15, 2014

Une continuité entre la contemplation et l’investigation(*)

 

«La raison première d’une mission
peut engendrer la raison seconde
d’un moyen.
»

 

  Edmé-François Jomard, ingénieur géographe qui a participé à la grande expédition en Egypte de Bonaparte entre 1798 et 1801, fut l’un des premiers à saisir l’importance de la découverte du procédé photographique présenté en 1839. Il chargea ainsi le peintre Horace Vernet d’aller sur les rives du Nil avec tout un équipement photographique1. C’est dans l’espoir d’obtenir des épreuves qualitatives des monuments égyptiens afin de poursuivre les investigations en cours sur les hiéroglyphes entre autre. La photographie présente par son écriture fidèle une nouvelle ère dans le domaine de l’investigation scientifique car elle authentifie visuellement la preuve d’une donnée observable. Dans l’exercice scientifique, en science expérimentale particulièrement, le médium est un outil technique – on pourrait dire aujourd’hui technologique -, et comme tout outil celui-ci peut être perfectionné afin de permettre des résultats toujours plus précis des recherches entreprises. C’est là tout l’aspect de la fonction heuristique de la photographie2. La considération de cet aspect est lourd de conséquence du fait que cette fonction produit, par ricochet, le perfectionnement même d’une épreuve artistique.

  Durant plusieurs décennies, la photographie a fait débat en terme de perception et de pratique malgré les dispositions d’un certain nombre de défenseurs. De fait, les quelques expériences menées en employant le médium à des fins scientifiques n’ont pas montrées assez d’arguments convainquant pour une exploitation efficace des prises. L’interprétation scientifique de photographies n’est pas, à cette époque, encore développée; on discerne les possibilités sans pour autant savoir analyser. Mais le commencement pratique des sciences photographiques s’organise en particulier avec la conférence présentée par le vice-président de la Société française de la photographie, Alphonse Davanne (1824-1912), le 20 mars 1879 sur le thème des origines et des applications de la photographie dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Cette première conférence publique de Davanne marque notablement le milieu scientifique dont les prédispositions envers la pratique photographique a évoluée. Cet évènement saura donner l’encouragement d’aller plus loin dans la démarche.

  L’impulsion ainsi donnée par Davanne est d’inclure le médium dans un cadre qui s’étend à la fonction heuristique. De-là, l’usage documentaire ne reste pas une finalité mais sert à l’investigation scientifique. Pour concrétiser le projet d’une école nationale soutenant un enseignement officiel, Davanne travaille ses arguments autour du fait que l’Etat et l’Académie des Sciences ont leur part, d’une liaison intéractive de la photographie entre les Beaux-Arts, les sciences et l’industrie graphique3. Il s’efforce à hisser la photographie au rang de corps de spécialité dans l’enseignement académique. Cet élan nouveau constitue une volonté d’établir un véritable programme de recherche en réaction aux lacunes constatées lors des premières tentatives d’expérimentations en astronomie, en anthropologie, en médecine ou en sciences naturelles. Le service rendu aux sciences est incontestable dans le principe, mais sa fiabilité exige un haut niveau de connaissance. En effet, le résultat espéré d’une photographie est conditionné par des phénomènes physico-chimiques et optiques. L’étayage de ces difficultés ne peut être facilité que par un examen approfondi de tous les éléments participants à la mise en œuvre d’une photographie. L’assimilation des phénomènes optiques d’une part et physico-chimiques d’autre part peut se faire par un apport théorique et pratique tel que l’envisage Davanne, comme tous ceux qui s’activent dans une même perspective. Ainsi, le travail des opticiens fait évoluer les possibilités des appareils photographiques. Nous pouvons mentionner l’apport des opticiens Chevalier ou Cauche, nous pouvons rappeler aussi celui de l’astronome et astrophysicien polonais Adam Prazmowski4 qui, le 7 avril 1876, présente à la SFP des objectifs élaborés à partir des travaux exécutés en 1874 pour la réalisation des optiques du Revolver photographique imaginé par l’astronome Jules Janssen. Prazmowski a pu présenter au Palais de l’Industrie plusieurs épreuves argentiques du passage de Vénus devant le Soleil en 1874, évènement attendu qui mobilisa toute la communauté scientifique impliquée5.

Revolver Photographique

Figure 1: Revolver photographique de Janssen, Observatoire de Paris.

  Cet évènement astronomique mérite une attention particulière. Sa particularité est de réunir un personnage, Jules Janssen (1824-1907), un astronome reconnu de son temps, membre de l’Institut et directeur de l’observatoire de Meudon, et le médium photographique au travers du dispositif dont il est l’inventeur – nous l’avons évoqué ci-avant -, le Revolver photographique. Cette conjonction de Vénus et du Soleil, qui a lieu deux fois tous les cent treize ans environ à huit ans d’intervalle, mobilise amplement les astronomes car elle donne la possibilité de déterminer avec précision la distance Terre-Soleil, comme le montra l’astronome anglais Halley au début du XVIIIème siècle. Dans la notice consacrée à la distance du Soleil à la Terre rédigée par Delaunay, ce dernier rapporte la méthode de Halley pour déterminer la parallaxe du Soleil par l’observation des passages de Vénus6.

  Le ministre de l’Instruction publique en poste, Victor Duruy (1811-1894), rapporte pour souligner l’intérêt que porte Napoléon III sur les travaux scientifiques: « L’expédition astronomique pourrait aussi être utilisée en faveur des autres sciences. L’Empereur désire donner à cette expédition le caractère d’une longue campagne scientifique, pour toutes les questions dont l’étude peut se poursuivre à travers l’Océan et dans l’autre hémisphère »7. Ainsi, le transit de Vénus de 1874 permis l’organisation des missions scientifiques – côté français – à Nagasaki, Pékin, Saïgon, Nouméa en Nouvelle-Calédonie, l’île Saint-Paul dans l’océan indien. La raison astronomique offre, dans le cas présent, des occasions d’investigations multiples. Par exemple, pour la mission des îles Saint-Paul diverses opérations amènent les scientifiques à étudier les effets magnétiques locales, l’hydrographie, la météorologie, ou la géologie à Aden, à la Réunion, aux Seychelles, aux îles Saint-Paul et Amsterdam. En somme, une moisson importante d’observations ont pu être faites à cette occasion.

Mission de Nouméa_Transit de Vénus de 1874

Figure 2: Transit de Vénus en 1874, Mission de Nouméa, Institut de France, Acad. Sc., Recueil de mémoires, rapports et documents relatifs à l’observation du passage de Vénus sur le soleil, Tome II, Partie 2.

Lunette photographique_Transit de Vénus de 1874

Figure 3: Transit de Vénus en 1874, Lunette photographique, Institut de France, Acad. Sc., Recueil de mémoires, rapports et documents relatifs à l’observation du passage de Vénus sur le soleil, Tome I, Partie 2, supplément.

Mission de Saint-Paul_Transit de Vénus de 1874

Figure 4: Transit de Vénus en 1874, Mission de l’île Saint-Paul, Institut de France, Acad. Sc., Recueil de mémoires, rapports et documents relatifs à l’observation du passage de Vénus sur le soleil, Tome II, Partie 1.

  La raison première d’une mission peut engendrer la raison seconde d’un moyen. C’est également l’expérience observée maintes fois. Dans un autre registre, nous pouvons citer la mission du phonographe créée par la missionnaire Joy Ridderhof à partir de 1939 qui, avec des moyens très limités, permis l’enregistrement audio de plus de 3220 langues et dialectes à travers le monde en quelques années seulement8.

JoyRidderhof

Figure 5: Joy Ridderhof, Gospel Recordings, GRN.

  Devant une telle ampleur et devant les difficultés de manipulation pour des populations isolées, la nécessité de fabriquer un phonographe manuel utilisable même pour un enfant s’imposa rapidement: « un phonographe dans une toute petite boîte, au prix de revient bon marché, un instrument solide, sans moteur, léger à transporter, avec un disque faisant soixante-dix-huit révolutions à la minute, et pas plus, quelle que fût l’allure à laquelle on tournait la manivelle!9». Comme dit le dicton: «la nécessité est mère de la créativité».

  Le principe de fonctionnement du Revolver Photographique de Janssen est, avec les travaux d’Eadweard Muybridge (1830-1904) sur le galop du cheval en 1878, à la source des investigations qui ont conduit le développement de l’obturateur avec Etienne-Jules Marey (1830-1904). La prise de vue à grande vitesse s’est imposée comme une nécessité pour donner à la photographie une raison d’être et d’utilité bien plus évidente. Une telle évolution était, à l’époque, en faveur à la vision davanienne. L’art a souvent besoin de l’apport des sciences pour parvenir à une plus entière expression. Il existe bien un rapport de continuité entre la photographie en tant qu’art et les sciences qui nous permet de définir l’investigation pour la contemplation.

*(AP, Etudes de recherche, Les implications et les intérêts de la photographie, Tome I, 2013.)

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1 Sté encourag., séance du 9 et 23 octobre 1839, Registre GEN-R 22, p. 239, et Bull. Sté encourag., t. XXXVIII, n°CCCCXXV, novembre 1839, p. 443, et n°CCCCXXVI, décembre 1839, p. 506-507. Voir aussi Yves Laissus, Jomard, le dernier Egyptien, éd. Fayard, Paris, 2004, p. 378.
2 Cf. André Gunthert, La rétine du savant: la fonction heuristique de la photographie, Etudes Photographiques, n°7, mai 2000, SFP.
3 A. Davanne, Rapport sur la photographie, Exposition universelle de Vienne, Section française, Impr. nationale, Paris, 1875, p. 6.
4 A. Gunthert, La rétine…, op. cit., p.33, §16. Prazmowski est connu principalement pour ses travaux sur la polarisation des émissions de la couronne solaire en 1860.
5 Monique Sicard, Passage de Vénus, Etudes Photographiques, n°4, mai 1998, SFP, cit. in A. Gunthert, La rétine du savant, op. cit., note 17.
6 Institut de France, Acad. Sc. , Delaunay, Recueil de Mémoires, Rapports et Documents relatifs à l’observation du passage de Vénus sur le Soleil, Tome I, Part. 2, (Extrait de l’Annuaire de l’an 1866 publié par le Bureau des Longitudes), Paris, p.56.
7 Acad. sc., Lettre de M. le Ministre de l’Instruction Publique à M. le Président de l’Académie des Sciences, séance du 1er février 1869. Voir aussi Institut de France, Acad. Sc., Delaunay, Recueil de Mémoires,…, op.cit., Tome I, Part. 2, Paris, p.111-113.
8 Phyllis Thompson, Afin qu’ils entendent, tr. de l’anglais “Faith by hearing”, The Story of Gospel Recordings, Ed. L’eauVive, Genève, 1986.
9 Ibid., p.65.

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(Les Articles du Blog Roer, Art. n°14082014, 2014)