L’Instruction par l’Image* – Part. 2

by JoR, November 2, 2014

L'Instruction

Cf., L’Instruction par l’Image, Part. 1

  L’expérience de Serge Moati avec la télévision scolaire montre l’intérêt du visuel dans une perspective pédagogique. On peut, de-là, se rappeler encore l’attrait de E.-F. Jomard (1777-1862) pour le procédé daguerrien en lui accordant l’hypothèse probable de l’utiliser à des fins éducatives notamment de par son investissement pour l’école égyptienne1.

  De nos jours, la question suscite une réflexion approfondie étayée par la recherche dans le domaine de l’apprentissage des langues. Celle-ci est en particulier abordée par « la nécessité de concevoir l’image multimédia comme objet composite, lieu véritable d’intéractions entre modes iconique, auditif et linguistique »2. Anne-Laure Foucher, chercheur de l’Université Paris VI Pierre & Marie Curie, constatait en 1998 que « le domaine des TIC (Technologie de l’Information et de la Communication) pour les langues étrangères laisse … peu de place à une réflexion didactique sur la mise en forme des contenus en rapport avec la spécificité du support multimédia »3 en France surtout. Sur les supports multimédia existant il y avait rupture de la construction filmique et de la progression pédagogique, et ainsi qu’une « remise en cause des liens causaux et temporels »4. De plus, elle relevait déjà la tendance de l’apprenant à « explorer » à son souhait dans les dispositifs d’autoformation. Ce qui est d’autant plus le cas aujourd’hui avec les habitudes de la navigation ouverte et libre sur internet. La chercheur défendait la notion « d’image multimédia » en insistant sur le fait que l’expression permet « d’évoquer à la fois l’idée, sous le terme d’image premièrement, de la présence d’images non seulement visuelles mais aussi sonores et textuelles et l’idée, sous le terme multimédia, que tous les modes sont à envisager de concert »5. La modalité est la présence dans un cadre de plusieurs modes iconiques, linguistiques, auditifs. Elle est à considérer au moins à deux niveaux: une « juxtaposition ou combinaison de différents modes » et « ces mêmes modes ont une nature multimodales » c’est-à-dire, par exemple, qu’une séquence vidéo est livrée avec images animées et son. Dans cette image multimédia, on peut trouver des images fixes en principe toujours accompagnées de « courts textes, mentions diverses, légendes ». Il s’agit là d’établir le rapport de subordination entre texte et image6. Aussi, Foucher met en relief un aspect intéressant de la valeur du mode textuel qui apparaît comme « une image globale donnée par la forme du texte dans son ensemble », et cite: « le texte est une image, comme on peut s’en rendre compte en examinant le comportement d’enfants qui ne savent pas encore lire et feuillettent un livre illustré où le texte apparaît comme une image parmi d’autres, une image à déchiffrer à la lueur du contexte iconique »7.

  Quant au mode sonore, en général privilégié dans l’apprentissage des langues, il est une erreur de na pas l’associer à un visuel fixe ou animé à défaut que l’apprenant ne puisse pas l’imaginer lui-même, cela restant néanmoins moins efficace. Foucher insiste sur l’aspect pédagogique du dispositif énonciatif: « oraliser un texte, c’est lui donner une voix mais qu’en est-il de la prise en charge des énoncés par une voix off, de l’identification par l’apprenant de cette voix off émanant d’une source invisible d’autres lieux, d’un autre temps? »8.

  L’image visuelle est décrite suivant trois dimensions: « l’image est une réalité matérielle à valeur figurative […]; une réalité esthétique et une réalité intellectuelle à valeur signifiante »9. Elle est appréhendée de manière trans-sensorielle où l’affectif est déterminant dans cette appréhension. Outre la possibilité de lecture d’une image selon deux niveaux respectivement la dénotation où les objets sont identifiés et la connotation où les objets sont lus au travers du culturel, symbolique, l’image sera lue d’autre part en fonction de l’histoire personnelle du lecteur. Les paramètres associés à l’image que sont l’affectivité et la subjectivité ne peuvent être maîtrisés quand on considère, de plus, la situation du lecteur dans son espace de vie intime chez soi. Dans la construction d’une image, une correspondance dogmatique entre signifié linguistique et situationnel et objets identifiables visuellement n’est pas appropriée. Anne-Laure Foucher cite pour exemple le cas classique où deux protagonistes s’entretiennent au sujet d’horaires de train où la mise en scène se passe dans une gare. Et de dire: « on ne parle pas de trains uniquement dans des situations de type gare ou voyages! »10. Mais il semble à la chercheur que l’imitation d’un modèle de mise en scène est discutable (du type débat télévisé, etc).

  D’autre part, la motivation de l’apprenant est un facteur déterminant, l’objectif étant de maintenir, ou susciter tout au moins, la motivation de départ. Ce facteur prend en compte la prédisposition naturelle de l’attrait visuel d’un objet. Dans le processus d’apprentissage d’un langue l’image est en soi « porteuse ». Cependant, le refus à toute tentation stylistique engendre une « platitude des images » et entraîne bien souvent « des comportements de type zapping ». A.-L. Foucher pose « le problème de la qualité de l’image en parallèle avec le discours didactique » et conclu: « on ne peut se passer du beau sous prétexte d’utile… Des images pauvres peuvent à coup sûr gâcher une mise en forme didactique astucieuse et innovante. Esthétique des images, beauté des images sont évidemment des notions éminemment subjectives mais il semble tout de même qu’éviter un certain amateurisme en matière de cadrage notamment, de netteté des images, est une règle de base.

  » De la même façon qu’une évolution s’est fait sentir dans le passage de texte non littéraires à des textes littéraires, on est passé de l’image dépouillée des méthodes audiovisuelles à des images plus riches de sens et donc d’interprétations. […] Il faut aller vers des images vraiment travaillées esthétiquement et scénarisées »11. Il est donc important de « prêter un grand soin au choix des modes textuels, iconiques, visuels, auditifs pour contextualiser les formes linguistiques »12.

  Ces réflexions sur la didactique des langues nous amène à supposer la place de l’image, photographique ou non, en linguistique contextuelle mais pas exclusivement. Elle peut participer à l’aspect descriptif entre autres. Si l’utilisation de l’image est jugée nécessaire, il convient alors en vertu de ce qui précède de concevoir correctement celle-ci; pour cette raison, l’image photographique en particulier résulte d’un apprentissage et donc d’un enseignement, ainsi que le défendait Alphonse Davanne (1824-1912). Il s’efforça d’inclure le médium photographique dans une perspective associée à la fonction heuristique: l’usage documentaire ne reste pas une finalité mais sert à l’investigation scientifique13. Davanne travailla à hisser la photographie au rang de corps de spécialité dans l’enseignement académique.

  La transversalité entres deux spécialités telles que la linguistique et la photographie – on y inclu aussi la vidéographie – est tout à fait envisageable. L’apprentissage d’une langue nécessite un support visuel en sus du support sonore dans la mesure où tous les mots identifiants un objet reconnaissable sont constitués d’une base phonétique à laquelle est associée l’image qui identifie cet objet. Pourtant, entre le support visuel schématique et celui plus complexe d’une photographie il est important de déterminer à quel niveau doivent-ils intervenir l’un et l’autre dans le processus d’apprentissage. Au début de celui-ci, il est à peu près certain que la photographie ne pourra avoir sa place que dans un but illustratif en étant bien subordonnée aux autres modes premiers auditifs, textuels voire visuel schématique. Mais à un niveau plus avancé dans le processus, elle pourra tenir une place prépondérante et efficace. Dès son apparition en 1839, la photographie s’est rapidement implantée dans la base de diffusion de la connaissance. Avec l’image picturale, elle participe activement à l’enrichissement du discours oral. Enfin, la photographie reste un moyen efficace pour élargir le cercle des intéressés et susciter l’attrait sur des sujets ou des domaines que l’on aborde souvent sous un angle relativement théorique.

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1Cf.Mission Scientifique et Photographique, art. 14082014.
2 Anne-Laure FOUCHER, Réflexions Linguistiques et Sémiologiques pour une Ecriture Didactique du Multimédia de Langues, ALSIC, Vol.1, n°1, Juin 1998.
3 Ibid., p.3
4 Ibid., p.4
5 Ibid., p.5
6 Cf.Etude de Recherche, art. 28012014.
7 Escarpit, 1976, p.121
8 A.-L. FOUCHER, Réflexions Linguistiques…, op. cit., p.9
9 Ibid., p.11
10 Ibid., p.12
11 Ibid., p.13
12 Ibid., p.21
13 Joël ROURE, Les Implications et Les Intérêts de la Photographie, tome I, Continuité, (AP). Voir aussi J.ROURE, Mission Scientifique et Photographique, art. 14082014.

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(Les Articles du Blog Roer, Art. n°14102014, 2014)

* Il existait en 1874 un périodique édité par E. VACCA portant le titre “L’Instruction par l’Image” visant à instruire de notions en s’appuyant sur l’illustration visuelle. Cf., BnF/Gallica.
IpI2_Vacca_BnF

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(Les Articles du Blog Roer, Art. n°14102014, 2014)